15.04.2006

Les âmes perdues

B. et moi venons officiellement de couper les ponts. Et étonnamment, cela n'a pas été difficile (enfin, je ne crois pas). On a juste (enfin, j'ai) sabordé le pont que nous avions lentement construit entre nous. Sans dynamite, sans fanfare ni trompettes, un seul coup d'épée. Ni sec, ni hésitant. Comme un fil qui tombe sur une lame affûtée. Et la tension qui se relâche, les deux bouts qui se détachent, retombent lentement, faisant presque penser à quelqu'un qui baisse les bras. C'est ce que j'ai fait, j'ai baissé les bras. Il n'a pas protesté, m'a juste dit : "fais comme tu le sens".
 
Je lui ai parlé de cette mise à jour de son blog, de ce poème qu'il avait écrit pour son ex. De toutes ces choses que j'en pensais sans pour autant ni pouvoir les exprimer, ni pouvoir les mettre en ordre.
 
Il en pensait chaque mot, m'a-t-il dit. Il a continué en avouant qu'il n'avait jamais cessé d'y penser, qu'il ne cesserait jamais. Qu'il était persuadé qu'ils reviendraient ensemble. Que de toute façon, je n'étais pas capable de comprendre. Qu'il n'y avait qu'une seule possibilité pour que son mal passe, qu'ils recommencent à zéro. Que ses amis lui disaient qu'il ne fallait pas qu'il renonce (ce qui honnêtement me laisse douter de ses amis...). C'est vrai, revenir avec un gars qui vous a trompé avec X autres types, humilié, bousillé, qui ne vous a pas appellé depuis 4 mois, et qui vous laisse miroiter des oasis dans votre désert, c'est tellement tendance cet été!
 
Je suis sûr que s'il lisait ce que j'écris à l'instant, il dirait que je ne sais rien, que je ne comprends rien, et que je raconte n'importe quoi... Sûrement, mais je m'en fous. C'est mon blog, et je dis ce que je veux.
 
Quant au fait que je ne puisse pas comprendre sa douleur, j'en doute. J'ai été là, précisement là où il a été. A vouloir mourir pour quelqu'un, à avoir tellement de douleur, de chagrin qu'il n'est même pas possible de l'exprimer. Mais j'en suis sorti. Moi aussi, j'ai été perdu. Et j'ai vu la lumière (nan, je déconne, ça c'est parce que j'ai eu des Témoins de Jehovah qui ont sonné à ma porte il y a pas longtemps. Dieu merci, je ne leur ai pas dit que j'étais homo, que j'irai sûrement brûler en enfer, et que honnêtement je m'en cognais).
 
Bref, moi aussi j'ai été une âme perdue. Et c'est justement parce que je l'ai été que je voulais l'aider. Je trouve ultra-méchant ce que je marque, mais je n'ai juste pas envie qu'il se perde à jamais. Qu'il erre. Une âme en peine.
Je n'ai pas pu m'empêcher de me demander combien ils étaient, de ces gens en peine. Où sont-ils? Où vont-ils? Comment les reconnait-on? Sommes nous tous obligés d'y passer? Et puis, ce n'est pas tout de les appeller en peine, mais ils sont en peine de quoi? En peine de trop plein ou de trop vide? Une âme en peine l'est-elle pour toujours?
 
Je pense qu'il y a des deux, des trop pleins et des trop vides, des usés, des laminés. Quant au fait qu'une âme en peine le soit pour toujours, ça je ne pense pas. Je parle pour moi, au vu de ce que je sais et de ce que j'ai ressenti. Quoiqu'il arrive, et c'est peut être ça qui m'a sauvé, même si vous restez emmuré dans votre peine, les choses avancent. Ironiquement, la vie avance sans vous. Et vous vous retrouvez un jour à ne plus avoir le choix.
 
Je ne crois pas aux histoires qui s'arrangent. Je ne crois pas que son ex fera soudainement demi-tour, qu'il se rendra compte qu'il a fait une erreur, qu'il viendra le rechercher, qu'il viendra frapper à sa porte sous une pluie battante, avec une rose entre les dents pour lui demander pardon. Mais si cela lui fait du bien de penser ça... Après tout, je l'ai pensé aussi.
 
Moi aussi j'ai pensé avoir le monopole de la souffrance. Que les gens ne pouvaient pas comprendre. Que mon chagrin écrasait chaque parcelle de mon corps d'un poids astronomique, brisait mes os, murait ma tête. Une chose est sûre, le monopole de la souffrance, personne ne l'a définitivement. Les rois du chagrin ne le sont que provisoirement. Le temps qu'un autre prenne la place.
 
Au royaume du malheur, les rois sont précaires.

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